Journal le marin - n°3096 - 10 novembre 2006 - (Page 3)

événement Du laisser faire à l’écologiquement correct ? Il y a un consensus pour protéger les écosystèmes profonds des risques de surexploitation. Mais les producteurs français comprennent mal les revirements récents de l’Union européenne. Décodage d’une « crise de confiance ». On assiste actuellement à une surenchère médiatique autour de l’idée que la planète est en danger et qu’il sera bientôt trop tard pour la sauver. Prise de conscience pour les uns, nouvelle forme de catastrophisme pour les autres : la gestion des pêches n’échappe pas à ce débat, comme vient de le montrer l’empressement médiatique à relayer un article scientifique catastrophiste pour l’avenir des stocks (lire page 14). C’est ainsi que la Commission européenne propose d’arrêter quasiment la pêche des espèces de grands fonds d’ici deux ans, au nom du principe de précaution et du respect de la biodiversité. Curieusement, tout le monde est d’accord sur l’essentiel, même les pêcheurs : les écosystèmes profonds sont fragiles et mal connus. Les poissons qui vivent là ont un métabolisme lent et résistent mal à une forte pression de pêche. La prudence s’impose donc. Si ce consensus existe, où est donc le problème ? Les producteurs français reprochent en fait à la Commission d’avoir été trop longtemps permissive, puis d’avoir proposé, brusquement et arbitrairement, la fin de cette pêcherie. Revue de détail de leurs principaux arguments. P. U. Lionel Flageul Tout le monde convient que la prudence s’impose pour les espèces de grands fonds, dont l’écosystème et le métabolisme sont mal connus. Mais la nouvelle rigueur de la Commission passe mal auprès des pêcheurs concernés. Un encadrement tardif, puis un manque de suivi. « Les Français ont commencé à pêcher dans les grands fonds européens à la fin des années 1980, explique Marc Ghiglia, délégué général de l’Union des armateurs à la pêche de France (UAPF). Il a fallu attendre 2003 pour que la Commission propose les mesures de gestion qu’ils préconisaient. Jusqu’alors, la Commission refusait de légiférer, de peur de mécontenter les Britanniques, derniers arrivés sur cette pêcherie. Il y a donc eu une certaine inertie de sa part. À partir de 2003, l’Europe a instauré des boxes interdits à la pêche, un nombre limité de permis de pêche et de jours de mer, pour des bateaux suivis par satellite et, surtout, une baisse très importante des quotas. Sur la principale espèce, le grenadier, les prises en 2003 ont aussitôt chuté de 50 %. Il y a donc eu des efforts de la part des producteurs. Le problème, c’est que l’impact de ces mesures n’a jamais été évalué. La baisse des captures, découlant de celle des quotas, a simplement été interprétée comme le signe d’un essoufflement des stocks. Absurde. » Un manque de reconnaissance des efforts des producteurs. « La Commission a ignoré tous les efforts des organisations de producteurs pour comprendre et préserver ces pêcheries, estime Yves Foézon, directeur de l’OP Proma. Elles ont pourtant financé une bonne part de la recherche sur les espèces profondes. Proma a embauché des scientifiques qui suivent depuis cinq ans l’évolu- ➟ tion du volume et de la composition des captures de la pêcherie de grands fonds, ainsi que celle des rejets, en association avec l’Ifremer. Les pêcheurs se sont aussi limités sur le poids du grenadier et les Lorientais ont réparti par bateau, depuis plus de dix ans, les quotas de sabre pour les gérer au mieux. Tout ce travail a été communiqué à la Commission. Elle n’a pas daigné en discuter. Pire, elle a utilisé certaines données fournies par la pêche commerciale à son encontre : elle s’est ainsi servie de ses déclarations de captures pour fixer de nouveaux Tac, ce qui ne s’était jamais vu. Il n’y a donc eu aucune concertation avec les professionnels. Juste une information sur la fin programmée de la pêcherie. » contrôle défaillant, voire inexis➟ UnL’Union européenne s’est montrée tant. « incapable d’enrayer la pêche illicite dans les eaux européennes, pratiquées par les pays membres qui avaient peu d’antériorité sur ces pêcheries, affirme JeanPierre Plormel, directeur du From Bretagne. Aujourd’hui encore, on ne connaît pas les ponctions réelles des Irlandais sur le sabre, ni celles des Espagnols sur le siki. On sait juste qu’elles sont subtantielles, tout comme celles des armements « IUU » (1) qui constituent une véritable nébuleuse. Cette faillite du contrôle est encore plus flagrante vis-à-vis des navires de pays tiers, battant souvent pavillon de complaisance, qui braconnent impunément à la limite de la ZEE européenne. L’Union européenne a, là aussi, une part responsabilité qu’elle n’assume pas. » Un manque de cohérence vis-àvis des armateurs. « À partir de 2002, la Commission a encouragé les armateurs français à investir dans des bateaux neufs : deux bateaux à Boulogne et trois bateaux à Lorient ont bénéficié du soutien financier de l’Europe, rappelle Marc Ghiglia. Quatre ans plus tard, elle choisit d’arrêter cette pêcherie, alors que les navires sont loin d’être amortis. Les principales cibles de cette interdiction sont les armateurs organisés, qui ont fait l’effort de tendre vers une exploitation durable de cette ressource. Où sont la cohérence et la crédibilité de la Commission dans cette affaire ? » ➟ cas pour l’empereur en zone VII, pour lequel la pêche est inférieure au Tac. Dans ce cas précis, la Commission omet de préciser que cette baisse est consécutive à la mise en place d’une zone de protection. Pour la lingue bleue, elle néglige également les dernières données, qui confirment un net redressement du stock. C’est la référence la plus défavorable aux producteurs qui est systématiquement retenue. Il faut enfin noter que la Commission va plus loin que les recommandations scientifiques sur plusieurs espèces, notamment le grenadier et le sabre noir. » Une logique politicienne ? « Après avoir mené un combat emblématique sur les dauphins et les filets maillant dérivants, la Commission et une bonne part des mouvements environnementalistes semblent aujourd’hui se reporter sur le chalutage profond, analyse Jean-Pierre Plormel. Le débat de fond que nous souhaitions avec la Commission, les arguments scientifiques, risquent d’être balayés au profit d’un traitement purement politique de ce dossier. Un certain nombre d’organisations non gouvernementales essayent depuis longtemps d’imposer l’interdiction du chalutage profond en haute mer. Celle du chalutage de grands fonds dans les eaux européenne entre dans la même logique. Elle est loin d’être rationnelle. Elle est idéologique.» (1) Illegal, Unregulated and Unreported. Traduction : pêche illégale. ➟ Une approche scientifique discutable. « L’utilisation des données scientifiques par la Commission est fragmentaire et biaisée, considère Jean-Pierre Plormel. La définition, la répartition bathymétrique, la durée de vie et l’âge de maturité sexuelle des différentes espèces ne coïncident déjà pas avec celles des scientifiques. Elle inclut par exemple la dorade rose et le phycis de fond parmi ces espèces, alors que ces poissons peuvent être pêchés par des côtiers. A contrario, elle exclut le flétan noir, espèce typique des grandes profondeurs. Elle évoque aussi la nécessité de protéger les mammifères marins, qui ne sont jamais capturés dans ces pêcheries. La Commission ne retient, d’autre part, que ce qui justifie son discours. Pour fixer ses totaux autorisés de captures, elle se réfère aux captures et non aux Tac antérieurs. C’est par exemple le ➟ ➟ Vendredi 10 novembre 2006

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